“Lukas Hoffmann”
....
Peints sur des bornes en béton, deux globes oculaires louchants apparaissent comme les miroirs géants de nos propres yeux, dont le regard tâtonnant menace de glisser sur les zones floues de la pierre vernie. Sur une autre photographie, on voit d’épaisses taches de peinture blanche, comme les traces d’une explosion sur une façade dont les éclaboussures semblent se diriger vers le spectateur.
Ces tirages encadrés en grand format sur papier baryté font partie d’une série de doubles expositions que Lukas Hoffmann a réalisées avec une chambre photographique argentique sur des plans-films au format 13 x 18 cm. Depuis 2023, il travaille sur différentes séries en utilisant ce procédé qui consiste à exposer plusieurs fois le film. Deux moments successifs sont ainsi capturés sur le négatif. À la différence du procédé employé dans des séries précédentes, Hoffmann ne modifie dans ses travaux les plus récents ni le cadrage ni les motifs. La différence des images superposées résulte des seuls réglages de la mise au point. Dans cette surimpression apparaît une distorsion concentrique graduelle : plus on s’approche de ses bords, plus l’objet apparaît dédoublé.
Ce procédé photographique dessine de grandes zones floues ainsi que des plans délibérément nets, des textures, des surfaces et des lignes d’une précision saisissante, comme cette trace de pollen au bord d’une flaque d’eau séchée sur une bâche ou la peinture écaillée d’une benne de chantier rouillée. Le calcul précis et la composition rigoureuse n’en font pas moins apparaître, au sein des nuances de gris, de l’inattendu. La double exposition crée une transparence des différents éléments de l’image, qui s’apparente à l’expérience fugitive de la rêverie, un état entre réalité et imagination.
Si on s’approche suffisamment près de l’une de ces photos, on ressentira peut-être une apparence de mouvement, comme une aspiration dans l’image – un sentiment de vertige, notre cerveau percevant la simultanéité de différentes profondeurs de champ comme une succession, de sorte que naît l’impression d’un mouvement plongeant dans ou sortant de l’image. La photographie se rapproche ainsi des procédés du cinéma. Nous prenons conscience de la temporalité de notre perception lorsque le foyer de notre attention parcourt l’espace dans un mouvement de tâtonnement visuel.
Lukas Hoffmann photographie des lieux du Berlin contemporain. Mais il soumet ce contemporain à un autre régime temporel, celui de la photographie argentique, où l’ici et maintenant apparaît toujours après-coup, comme un passé de la réalité. Le titre de l’exposition, Le présent, après renvoie à une temporalité spécifique, à une présence du passé propre à la photographie argentique. Le décalage optique et temporel de la double exposition produit en même temps une déstabilisation de la perception qui ébranle la position souveraine du spectateur. La distorsion des situations représentées engendre un mouvement dans lequel l’espace et le temps déploient un mouvement d’attraction. Une présence de l’image à la fois passée et à venir – et qui appelle un temps incertain de l’après.
Les photographies de Lukas Hoffmann montrent de l’ordinaire. Ce sont des lieux concrets au bord des rues, des images d’espaces urbains, qui, à l’instar de compositions abstraites, affirment une réalité propre de l’image. En une diagonale claire, une branche desséchée traverse le champ de l’image, tandis qu’en arrière-plan, une ombre recouvre le chemin et un alignement de maisons. Les taches de couleur photographiées le long d’une façade rappellent le geste de la peinture abstraite. Hoffmann se réclame néanmoins toujours de la photographie comme témoignage de situations concrètes inscrites sur le support de l’image et nommées dans le titre des œuvres. Il donne simultanément à voir la photographie comme forme artistique autonome et comme trace d’une réalité concrète.
Bien que les éléments représentés dans les œuvres d’Hoffmann restent reconnaissables, la rigueur de la technique et de la composition fait souvent passer l’objet derrière la représentation photographique. L’artiste se sert du médium de la photographie argentique non pas pour représenter la réalité, mais pour mettre en image une des manières dont elle se manifeste.
- Texte de Johanna Schiffler
Exposition du 09.11 au 09.12.2026
Vernissage : Lundi 09 novembre 2026 à partir de 18h
Télécharger le dossier d’exposition : ici
Galerie C
6 rue Chapon
75003 Paris
..
Painted onto concrete bollards, two cross-eyed eyeballs appear like giant mirrors of our own eyes, their searching gaze threatening to slip across the blurred areas of the polished stone. In another photograph, thick splashes of white paint resemble the traces of an explosion across a façade, the splatters seemingly directed towards the viewer.
These large-format prints, framed and produced on baryta paper, are part of a series of double exposures made by Lukas Hoffmann using a traditional analogue large-format camera and 13 × 18 cm sheet film. Since 2023, he has been working on several series using this technique, which involves exposing the same sheet of film multiple times, thereby capturing two successive moments on a single negative. Unlike the approach taken in his earlier series, Hoffmann's more recent works leave both the framing and the subject matter unchanged. The differences between the superimposed images are produced solely through adjustments to the focus. This process creates a gradual, concentric distortion: the closer one gets to the edges, the more the object appears doubled.
The technique produces expansive areas of blur alongside deliberately sharp planes, revealing textures, surfaces and lines with striking precision. These include, for instance, a trace of pollen at the edge of a dried puddle on a tarpaulin, or the peeling paintwork of a rusted construction skip. Yet despite the meticulous calculations and rigorous compositions, unexpected elements emerge within the subtle gradations of grey. The double exposure lends the different elements of the image a sense of transparency, evoking the fleeting experience of daydreaming – a state suspended between reality and imagination.
Look closely enough at one of these photographs and you may begin to sense a kind of movement, as though being drawn into the image – a feeling of vertigo. Our brains interpret the simultaneous presence of different depths of field as a sequence, creating the impression of a plunging movement into or out of the image. In this respect, the photographs begin to approach the language of cinema. We become aware of the passage of time in our own perception as our attention wanders through the image in a process of visual exploration.
Lukas Hoffmann photographs locations in contemporary Berlin. Yet he subjects this present-day reality to a different temporal framework: that of analogue photography, in which the here and now is always revealed retrospectively, as something already past. The exhibition's title, Le présent, après (> The Present, After) refers to this particular temporality, to the presence of the past that is inherent in analogue photography. At the same time, the optical and temporal displacement created by double exposure unsettles our perception, challenging the viewer's seemingly assured position. The distortion of the depicted scenes sets in motion a dynamic in which space and time exert a mutual pull. The image acquires a presence that is at once past and yet to come, opening onto an uncertain time of what lies ahead.
Lukas Hoffmann's photographs depict the everyday. They show tangible places along the roadside, fragments of urban space which, much like abstract compositions, assert an independent reality of their own as images. A dried branch cuts diagonally across the frame, while in the background a shadow falls over a path and a row of houses. Patches of colour photographed along a façade recall the gestures of abstract painting. Nevertheless, Hoffmann remains committed to photography as a record of concrete situations, inscribed onto the photographic surface and identified in the titles of the works. His images thus present photography simultaneously as an autonomous art form and as a trace of tangible reality.
Although the elements depicted in Hoffmann's work remain recognisable, the technical precision and formal rigour of his compositions often cause the subject itself to recede behind its photographic representation. The artist uses the medium of analogue photography not to depict reality, but to give visual form to a particular way in which reality comes into being and reveals itself.
- Text by Johanna Schiffler
Exhibition from November 9th, to December 9th, 2026
Opening : Monday, November 9th, 2026 from 5pm
To download the Press Kit : here
Galerie C
6 rue Chapon
75003 Paris
....