“Valérie Bourdel, Damien Cadio, Alain Huck, Benoît Jeannet, Lucie Kohler, Massao Mascaro, Elias Njima, Viktoriia Oreshko, Nicolas Party, Cristof Yvoré”
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Il fait sombre ici. Quelques lumières lointaines nous font réaliser que nous vivons de nuit. En silence.
En silence, dans le noir, les marées brillent, deviennent glissantes, leur fluidité les transforme en mirage. Un bourdonnement persistant de l’océan se traduit dans notre corps en mouvement de va-et-vient. Les murs disparaissent et de nouvelles formations visuelles envahissent l’imaginaire. L’une d’elle sort des dimensions habituelles. Le sommeil appartient au passé et le temps aussi. La luminosité mêlée d’obscurité nous fait traverser de nouveaux territoires. On se déplace dans les galaxies en quelques secondes, l’espace-temps devient un simple jeu*.
Ce moment d’écoute attentive, où l’on écoute le rien, le tout.
Un espace infime se creuse entre nous et l’œuvre. Dans cet interstice, le silence s’y glisse et s’y installe. Il est souvent porteur de bien plus de bruit qu’il n’y paraît : le bruit de nos émotions, de nos pensées, de nos réflexions. Le silence devient alors le réceptacle de ce qui se joue entre l’œuvre et nous, là où l’on trouve toute cette énergie discrète, ce frémissement intérieur qui nous anime.
Quelque chose de l’ordre du sacré émerge lorsque l’on marche, lorsque l’on déambule au son des œuvres. Les quelques bruits de pas résonnent dans l’espace, parfois amplifiés par l’architecture du lieu. Ce sont les seuls bruits de notre présence face à l’œuvre. Un dialogue silencieux s’instaure alors, un aller-retour constant entre le ou la regardeur·euse et ce qui est donné à voir. Le silence se remplit d’un côté ; de l’autre, l’œuvre ouvre un espace de contemplation. Un lieu où l’on peut se laisser absorber et où l’on absorbe, à notre tour, dans une attention presque méditative.
Certaines œuvres convoquent un silence dense, presque lourd. C’est le cas des peintures de Cristof Yvoré, qui par leur matière épaisse, leur représentation atemporelle, semblent appartenir à un espace affranchi du temps. Le silence remplit alors chaque surface, chaque ombre, chaque pot.
Chez Nicolas Party, le jeu des nuances de gris, de coups de fusain et le rapport troublant entre forme et fonds mettent en scène une relation méditative à l’image, transformant le statisme en une expérience silencieuse de concentration et d’intériorité. Une réflexion qui trouve un écho dans les peintures de Benoît Jeannet, dont le travail sur la composition, la couleur et la superposition des sujets, souvent énigmatiques, laisse au public la liberté d’interpréter ces représentations singulières du banal.
Les peintures de Damien Cadio font la part belle à des instant suspendus, des chutes, des brisures, des représentations parfois étranges. Le silence s’y faufile entre les vases fragiles, dans ces équilibres précaires où tout semble pouvoir basculer, comme un arrêt sur image, juste avant un grand fracas.
En écho, le silence traverse aussi les espaces liminaires temporels, le juste avant ou le juste après. Dans les photographies de Massao Mascaro - sortes de natures mortes contemporaines - la table de la cuisine porte la trace d’un déjeuner partagé. Les fruits coupés, la vaisselle sale, les papiers d’emballage et les reçus des commissions laissés en suspens : le silence vient habiter ces restes, tels des empreintes d’un moment vécu et partagé en famille.
Comme l’écrit Etel Adnan : « Une absence est une forme de silence. C’est l’espace d’où la langue a disparu. La disparition des réponses. Mais ce n’est pas nécessairement un vide**. » Cette pensée résonne dans la poésie visuelle d’Alain Huck, jouant des pleins et des vides, des lettres manquantes, qui s’interchangent, des glissements subtils du langage, le silence y devient matière. Parfois, cette disparition des réponses affleure dans un visage ou dans une expression, quelquefois manquante dans les personnages de Valérie Bourdel.
La peinture d’Elias Njima quant à elle explore les temporalités qui débordent du cadre. Le silence se charge d’une forte présence narrative dans ses tableaux : fragments de mémoires, construction de récits, instants observés et suspendus. Peut-être le silence est-il celui qui relie ces moments les uns aux autres.
Les lieux de l’absence et de la perte sont retracés dans les œuvres de Viktoriia Oreshko. Entre les draps défaits, encore tièdes, les lieux qu’elle a dû quitter, l’artiste nous fait ressentir le silence du départ, mais aussi celui de l’attente, cet espace fragile où subsiste l’espoir d’un changement.
Réfléchissant à notre rapport à la nature et au sauvage, Lucie Kohler imagine un monde peuplé de figures hybrides, mi-humaines mi-animales, où les hiérarchies et les rapports de pouvoir vacillent. Si son œuvre n’est peut-être pas silencieuse au sens strict – au contraire elle nous pousse à (dé)crier – elle semble pourtant contenir un silence tendu, vibrant, chargé de possibles.
Ainsi, le silence n’est jamais vide. Parfois, il est un lieu. A la fois mental et physique, il est un espace partagé entre l’œuvre et celui ou celle qui la regarde. Lieu de réflexion, il est aussi le temps, l’entre-deux. Parfois, il est une forme. Une ombre, une matière, une surface. Il est sensation d’absence ou au contraire, de présence si dense qu’elle en devient presque assourdissante. Il porte en lui la nostalgie, la perte mais aussi l’ouverture vers ce qui advient.
Si les silences nous parlent, c’est peut-être parce qu’ils rendent l’expérience de l’art entière.
Écoutons alors le bruit du silence… et avançons !
Jeudi 05.03.2026, de 18h à 20h - Vernissage
Mercredi 18.03.2026, à 18h - Visite guidée de l’exposition en partenariat avec la Société des Amis des Arts
Télécharger le dossier de presse : ici
*Etel Adnan, Déplacer le silence, Bordeaux : Editions de l’Attente, 2022, p. 44.
**Etel Adnan,Déplacer le silence, Bordeaux : Editions de l’Attente, 2022, p. 73.
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Il fait sombre ici. Quelques lumières lointaines nous font réaliser que nous vivons de nuit. En silence.
En silence, dans le noir, les marées brillent, deviennent glissantes, leur fluidité les transforme en mirage. Un bourdonnement persistant de l’océan se traduit dans notre corps en mouvement de va-et-vient. Les murs disparaissent et de nouvelles formations visuelles envahissent l’imaginaire. L’une d’elle sort des dimensions habituelles. Le sommeil appartient au passé et le temps aussi. La luminosité mêlée d’obscurité nous fait traverser de nouveaux territoires. On se déplace dans les galaxies en quelques secondes, l’espace-temps devient un simple jeu*.
This moment of attentive listening, where we listen to nothingness, to everything.
A tiny space opens up between us and the work. Silence slips into this interstice and settles there. It often carries much more noise than it seems: the noise of our emotions, our thoughts, our reflections. Silence then becomes the receptacle for what is happening between the work and us, where we find all this discreet energy, this inner stirring that animates us.
Something sacred emerges when we walk, when we wander to the sound of the works. The few footsteps echo in the space, sometimes amplified by the architecture of the place. These are the only sounds of our presence in front of the work. A silent dialogue then begins, a constant back-and-forth between the viewer and what is on display. Silence fills one side; on the other, the work opens up a space for contemplation. A place where we can allow ourselves to be absorbed and where we, in turn, absorb ourselves in an almost meditative attention.
Some works evoke a dense, almost heavy silence. This is the case with Cristof Yvoré's paintings, which, with their thick texture and timeless representation, seem to belong to a space untouched by time. Silence fills every surface, every shadow, every pot.
In Nicolas Party's work, the play of gray tones, charcoal strokes, and the unsettling relationship between form and background create a meditative relationship with the image, transforming stillness into a silent experience of concentration and interiority. This reflection is echoed in the paintings of Benoît Jeannet, whose work on composition, color, and the superimposition of often enigmatic subjects leaves the viewer free to interpret these singular representations of the mundane.
Damien Cadio's paintings give pride of place to suspended moments, falls, breaks, and sometimes strange representations. Silence slips between fragile vases, in these precarious balances where everything seems to be on the verge of tipping over, like a freeze frame just before a great crash.
choing this, silence also permeates the liminal spaces of time, the moments just before or just after. In Massao Mascaro's photographs—a kind of contemporary still life—the kitchen table bears the traces of a shared lunch. Cut fruit, dirty dishes, wrapping paper, and shopping receipts left lying around: silence inhabits these remnants, like traces of a moment lived and shared with family.
As Etel Adnan writes: “Absence is a form of silence. It is the space from which language has disappeared. The disappearance of answers. But it is not necessarily a void**.” This thought resonates in Alain Huck's visual poetry, playing with fullness and emptiness, missing letters that interchange, subtle shifts in language, where silence becomes matter. Sometimes this disappearance of answers surfaces in a face or an expression, sometimes missing in Valérie Bourdel's characters.
Elias Njima's painting explores temporalities that spill beyond the frame. Silence takes on a strong narrative presence in his paintings: fragments of memories, the construction of stories, observed and suspended moments. Perhaps silence is what connects these moments to one another.
Places of absence and loss are traced in the works of Viktoriia Oreshko. Between the unmade, still warm sheets and the places she had to leave behind, the artist makes us feel the silence of departure, but also that of waiting, that fragile space where the hope for change remains.
Reflecting on our relationship with nature and the wild, Lucie Kohler imagines a world populated by hybrid figures, half-human, half-animal, where hierarchies and power relations are unstable. While her work may not be silent in the strict sense—on the contrary, it prompts us to cry out—it nevertheless seems to contain a tense, vibrant silence, charged with possibilities.
Thus, silence is never empty. Sometimes it is a place. Both mental and physical, it is a space shared between the work and the viewer. A place for reflection, it is also time, the in-between. Sometimes it is a form. A shadow, a material, a surface. It is a feeling of absence or, on the contrary, of a presence so dense that it becomes almost deafening. It carries within it nostalgia, loss, but also openness to what is to come.
If silences speak to us, it is perhaps because they make the experience of art complete.
So let us listen to the sound of silence... and move forward!
Thursday, March 5, 2026, 6-8pm - Opening
Wednesday, March 18, 2026, 6pm - Guided tour of the exhibition in partnership with the Société des Amis des Arts
To download the press release : here
*Etel Adnan, Déplacer le silence, Bordeaux : Editions de l’Attente, 2022, p. 44.
**Etel Adnan, Déplacer le silence, Bordeaux : Editions de l’Attente, 2022, p. 73.
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